Crémant Soléra de Bestheim : des bulles qui font du bien, et un mot espagnol qui change tout
Un an de mon fils, un apéro en famille, et une bouteille de crémant d’Alsace posée sur la table avec un peu de curiosité. Vingt-cinq euros pour un crémant, c’est le prix de pas mal de champagnes. J’avais envie de savoir si Bestheim tenait la promesse. Réponse à la fin de la bouteille, qui a fait le tour de la table en un temps record : oui. Et franchement, mieux que certains champagnes qu’on a ouverts pour des occasions comparables.
| Fiche cuvée | Bestheim, Crémant d’Alsace Soléra |
|---|---|
| Maison | Bestheim, Bennwihr (Haut-Rhin), cave coopérative |
| Appellation | AOP Crémant d’Alsace, extra-brut |
| Cépage | 100 % pinot blanc |
| Millésimes | Assemblage en réserve perpétuelle, base 2017 et 2018 |
| Élaboration | Méthode traditionnelle, 78 mois sur lattes, dosage inférieur à 4 g/l |
| Alcool | 12 % |
| Service | 7 à 9 °C, dans un verre à vin, à boire maintenant ou dans les 5 ans |
| Prix constaté | 25 € |
Solera, c’est quoi ce mot sur une bouteille alsacienne ?
Le mot vient de Jerez, en Andalousie. Là-bas, le xérès vieillit dans des fûts empilés : on soutire une partie du plus vieux pour la mise, on le complète avec du plus jeune, et ainsi de suite d’étage en étage. Résultat, chaque bouteille contient un peu de tous les millésimes passés.
Appliqué aux bulles, on appelle ça une réserve perpétuelle. À chaque tirage, une fraction de vins plus anciens est gardée et mélangée aux vins récents. Le style se stabilise, la complexité s’accumule, et le vin garde une mémoire des années précédentes.
En Champagne, quelques vignerons pointus travaillent comme ça depuis longtemps. En crémant d’Alsace, je n’en connaissais pas. Une coopérative de 280 familles qui se lance là-dedans, ça mérite au minimum d’ouvrir la bouteille.
Bestheim, 280 familles et une cuvée pour ses 80 ans
Bestheim, c’est la grosse cave coopérative de Bennwihr, à deux pas de Colmar. Près de 300 familles de vignerons, 1 400 hectares, et une spécialité assumée : le crémant. La maison se fait appeler les Chasseurs de Lune, d’après le surnom des habitants du village, et elle a fêté ses 80 ans en 2026.
Soléra est la cuvée de cet anniversaire. Présentée à la presse en janvier, lancée à Wine Paris en février, avec un objectif dit tout haut par la direction : sortir le crémant d’Alsace de la case « bulles pas chères ». Dans un rayon où la plupart des crémants se vendent autour de 10 euros, poser une bouteille à 25, c’est un pari. J’en parlais déjà à propos du crémant rosé face au champagne rosé : le crémant a les moyens de ses ambitions, il lui manque souvent l’audace.
Les raisins viennent de la colline du Strangenberg, un coteau calcaire des collines sous-vosgiennes, et du pinot blanc uniquement. Pas de riesling, pas de chardonnay pour faire le malin.
Comment il est fait
Le pinot blanc est le cépage historique du crémant d’Alsace, celui qu’on met partout sans le nommer. Ici il est seul, avec une base de 2017 et 2018 enrichie de vins de réserve plus anciens.
Ensuite, le temps. 78 mois sur lattes, soit six ans et demi de contact avec les levures, là où l’appellation en exige neuf mois. C’est ce qui donne les notes de fruits secs et cette texture qu’on n’a jamais dans un crémant jeune.
Au dégorgement, moins de 4 g/l de sucre : un extra-brut franc. Pour ceux qui veulent comprendre ce que ça change, j’ai détaillé tout ça dans mon article sur le dosage. En résumé : rien ne maquille le vin, ni la longueur d’élevage ni le pinot blanc.
Dans le verre
Premier réflexe, sortir les flûtes. Mauvaise idée, la maison le dit et elle a raison : dans un verre à vin, il se passe beaucoup plus de choses. J’ai testé les deux, on ne revient pas à la flûte.
La robe est or pâle, avec un cordon de bulles très fines, presque timides. Rien à voir avec la mousse qui pique.
Le nez, c’est là que le vin se démarque. Amande fraîche, noisette, une pointe de brioche, et derrière seulement les fleurs blanches et la poire qu’on attend d’un pinot blanc. C’est un nez de vin qui a vécu, pas un nez de fête foraine.
En bouche, l’attaque est ample, presque grasse. Et puis l’acidité arrive et tient tout debout. Ça tend, ça allonge, et la finale part sur une note saline qui donne envie de manger quelque chose. Quelques minutes dans le verre et le vin s’ouvre encore. C’est un crémant qui demande qu’on prenne son temps, et qui le rend.
À table
Notre apéro : des rillettes de poisson, des légumes à croquer et un plateau de fromages. Sur les rillettes, la finale saline fait le travail. Sur les légumes crus, c’est la fraîcheur qui parle. Sur les fromages, un peu à ma surprise, c’est le gras du vin qui répond au gras de la pâte, et ça tient. Un apéro complet avec une seule bouteille, sans que personne ne cherche autre chose.
La maison vise plus haut : Saint-Jacques poêlées, risotto aux champignons, volaille en sauce légère. Je le crois sur parole, la texture est là pour ça. Service entre 7 et 9 °C, sorti du frigo un quart d’heure avant. Il se boit maintenant et peut attendre cinq ans, couché, au frais et dans le noir.
25 € pour un crémant, on en parle ?
C’est la vraie question, et je ne vais pas la contourner. À 25 euros, on trouve des champagnes de marque, corrects, sans plus. On trouve aussi des champagnes de vignerons très bons. Et on trouve donc ce Soléra.
Ce que j’ai dans le verre, c’est un vin qui a six ans et demi de cave, une méthode d’assemblage rare et un dosage qui ne triche pas. Mis à côté des champagnes que j’ai ouverts ces derniers mois pour des occasions du même genre, il n’a pas rougi. Il a même fait mieux que certains, plus courts, plus dosés, portés par l’étiquette.
Le crémant d’Alsace a longtemps souffert de son prix bas : personne ne l’attend au niveau du dessus. Bestheim vient de prouver qu’il peut y aller.
Une bouteille pour un an, et pour les suivants
Ce jour-là on fêtait un an. Une bouteille ouverte sans cérémonie, entre les rillettes et les carottes, et pourtant tout le monde s’est arrêté une seconde à la première gorgée.
C’est ça, des bulles qui font du bien : elles ne font pas de bruit, elles font plaisir.
Vingt-cinq euros, le mot solera sur l’étiquette, et un crémant qui n’a plus rien à envier à la Champagne.
À lire aussi
Nos vins pépites
Nos vins pépites