Quand on dit malbec, on pense Cahors. Ou Mendoza, pour ceux qui ont voyagé. Bordeaux, jamais. Et pourtant le cépage est né dans le coin, et il y a une appellation de la rive droite qui ne l’a jamais lâché. J’ai ouvert ce Côtes de Bourg à 90 % malbec un soir de côte de bœuf, sans trop savoir à quoi m’attendre. Et honnêtement, c’était magnifique.
| Fiche cuvée | Château de la Grave, Les Choses qu’on aime 2023 |
|---|---|
| Domaine | Château de la Grave, Bourg-sur-Gironde (Gironde) |
| Appellation | AOP Côtes de Bourg |
| Cépages | 90 % malbec, 10 % merlot |
| Culture | Agriculture biologique, pratiques biodynamiques |
| Vinification | Cuve béton, malolactique et élevage 12 mois en barrique |
| Service | 14 à 16 °C, ouvrir une heure avant, à boire dans les 7 à 8 ans |
| Prix constaté | 14 à 16 € |
Le malbec, un Bordelais qu’on a oublié
Avant d’être le cépage de Cahors et de l’Argentine, le malbec s’appelait côt dans le Bordelais et il y était partout. Puis le gel de février 1956 a rasé une bonne partie des vignes, et au moment de replanter, le merlot a gagné presque partout. Plus facile, plus régulier, plus rond.
Presque partout. À Bourg, sur la rive droite de l’estuaire, une partie des vignerons a gardé le malbec. Aujourd’hui les Côtes de Bourg sont l’appellation de Bordeaux qui en plante le plus, autour d’un dixième des rouges selon le syndicat, et le cahier des charges autorise même les cuvées 100 % malbec. Il y a quinze ans de travail collectif derrière, avec une sélection des meilleures vieilles souches pour replanter.
Mine de rien, c’est une singularité dans un Bordelais où beaucoup de rouges se ressemblent.
Château de la Grave, cinq générations à Bourg-sur-Gironde
Le domaine appartient à la famille Bassereau depuis 1910. Aujourd’hui c’est Philippe, Valérie et leur fille Lou qui le font tourner, sur 45 hectares de coteaux qui descendent vers la Dordogne, juste avant qu’elle ne rejoigne la Garonne pour former l’estuaire. Le château, lui, date du XVIe siècle, rhabillé au XIXe dans un style Louis XIII qui fait très carte postale.
La vigne est conduite en bio et en biodynamie. Et la gamme raconte une envie de sortir des sentiers : un blanc de Côtes de Bourg avec du colombard, un rouge sans soufre ni barrique, et cette cuvée-là, où le merlot passe en figurant.
Les Choses qu’on aime, c’est une sélection parcellaire sur des graves rouges et des sols sablo-limoneux. Des sols qui drainent bien, des rendements bas. Le genre de terrain où le malbec donne du fruit dense sans devenir rustique.
Comment il est fait
La vendange est égrappée mais pas foulée, les baies entrent entières en cuve béton. Deux à trois semaines de macération pour extraire couleur et matière, puis la fermentation malolactique se fait directement en barrique.
Ensuite douze mois d’élevage en fût, et un léger collage avant la mise. Rien d’extravagant, mais un vrai travail de bois maîtrisé : sur un malbec, c’est ce qui fait la différence entre un vin velouté et un vin qui tape.
Dans le verre
La robe est rubis profond, presque noire au centre, avec un liseré violet. On reconnaît tout de suite la couleur du malbec, celle qui tache le verre.
Le nez est frais et gourmand en même temps. Cassis, myrtille, mûre sauvage, ces fruits des bois un peu acidulés qu’on ramasse en fin d’été. Le bois est là, discret, une touche de vanille et de cacao qui enveloppe sans recouvrir. Rien d’extravagant, rien de confituré.
En bouche, l’attaque est ronde, presque souple, et puis le vin se déploie. Il y a de la matière, une texture veloutée que je n’attendais pas aussi nette, et des tanins fins qui tiennent la structure sans accrocher. La finale est suave, longue, avec un petit retour acidulé qui empêche l’ensemble de s’alourdir.
Ce qui m’a frappé, c’est la différence avec un Cahors du même âge. Là-bas, le malbec est souvent plus sombre, plus sérieux, il demande du temps. Ici, il a la rondeur bordelaise, cette générosité immédiate, sans perdre son fruit sauvage. Un malbec qui a pris l’accent local.
À table et en pratique
Une côte de bœuf, saisie fort, rosée à cœur, un peu de fleur de sel. Le vin ouvert une bonne heure avant. Et là, l’accord a fait ce qu’on espère d’un accord : chacun a rendu l’autre meilleur. Le gras de la viande adoucit les tanins, le fruit du vin réveille la viande, et la finale acidulée nettoie le palais entre deux bouchées. On a fini la bouteille sans s’en rendre compte.
Le domaine le propose sur un carré de porc aux herbes, une volaille aux champignons ou des fromages à pâte persillée. Je le vois très bien sur un plat mijoté aussi, une daube ou une joue de bœuf.
Service autour de 14 à 16 °C, et surtout de l’air : une heure en carafe ou bouteille ouverte, il le mérite. Compter 14 à 16 euros. Il tient sept ou huit ans, mais franchement, je ne vois pas pourquoi attendre.
Un malbec qui a raison d’être bordelais
On a tous nos réflexes. Malbec égale Cahors, Bordeaux égale merlot. Cette bouteille prend les deux à rebrousse-poil, et elle a raison.
Ce n’est ni un Cahors déguisé ni un Bordeaux qui se cherche. C’est un vin qui assume un cépage historique sur le terroir qui l’a vu naître, avec la gourmandise de la rive droite.
Le nom de la cuvée dit vrai : c’est exactement le genre de choses qu’on aime.