J’avais déjà croisé cette bouteille au printemps, dans une dégustation à quatre cuvées où elle partageait la table avec du duras et du braucol. Elle méritait mieux qu’un paragraphe au milieu des autres. Alors je l’ai rouverte cet été, en vacances dans le Finistère avec des amis, un soir d’apéro face à des rillettes de poisson. Un blanc du Tarn au bout de la Bretagne. Et franchement, il n’a pas eu l’air dépaysé.
| Fiche cuvée | Château d’Escabes, Les Originaux Loin de l’Œil 2024 |
|---|---|
| Domaine | Château d’Escabes, Lisle-sur-Tarn (Tarn) |
| Appellation | AOP Gaillac |
| Cépage | 100 % loin de l’œil |
| Culture | Agriculture biologique, certifié depuis 2021 |
| Vinification | Cuve inox, levures indigènes, élevage sur lies fines |
| Service | 8 à 10 °C, à boire dans les 2 ans |
| Prix constaté | 10 à 15 € |
Un cépage qu’on ne trouve qu’à Gaillac
Le Loin de l’Œil ne pousse nulle part ailleurs. Il est né dans le Tarn, il y est resté, et il porte un nom qui intrigue tout le monde : en occitan, Len de l’El, parce que la grappe pend au bout d’un long pédoncule, loin du bourgeon qui lui a donné naissance, l’« œil » de la vigne.
Pendant longtemps, il a joué les seconds rôles derrière le mauzac, souvent noyé dans les assemblages avec la muscadelle ou le sauvignon. Depuis quelques années, des domaines le sortent en mono-cépage, et c’est là qu’on comprend ce qu’il a dans le ventre. J’en avais parlé dans mon focus sur les cépages autochtones de Gaillac, je ne vais pas tout redire ici.
Ce qu’il faut retenir : un blanc floral, tendu, qui ne ressemble ni à un sauvignon ni à un chardonnay. Ça change.
Château d’Escabes, cave particulière depuis 2018
Le domaine est à Lisle-sur-Tarn, sur les premiers coteaux de la rive droite du Tarn. Le château date du XVIIe siècle, la famille Hauchard l’a repris en 1974, et pendant des années les raisins partaient à la coopérative. En 2018, ils ont décidé de vinifier eux-mêmes. Trois ans plus tard, certification Agriculture Biologique sur le millésime 2021.
Le choix du domaine est clair : une cuvée par cépage historique. Mauzac, loin de l’œil, muscadelle en blanc, duras et braucol en rouge. La gamme s’appelle « Les Originaux », et le nom dit tout. Je les avais notés sur ma liste pour la Fête des Vins de Gaillac cet été, justement pour ce blanc.
Les vignes du loin de l’œil sont plantées sur des sols argilo-calcaires peu profonds. Le cépage aime ça : il s’enracine loin, il garde de la fraîcheur même quand l’été tape.
Comment ce 2024 est fait
Rien de spectaculaire dans la cave, et c’est plutôt bon signe. Le loin de l’œil se vendange tôt, et ici on le ramasse à l’aube, quand les baies sont encore froides, pour ne pas perdre l’aromatique en route.
Ensuite, pressurage direct à froid, débourbage, et fermentation en cuve inox autour de 16 °C avec les levures du raisin. Pas de bois. Le vin reste ensuite plusieurs mois sur ses lies fines, toujours en inox, ce qui lui donne un peu de gras sans toucher à la vivacité.
Sur le millésime précédent, le domaine tirait environ 6 000 bouteilles. On est sur une petite cuvée, pas un vin de supermarché.
Dans le verre
La robe est très pâle, presque incolore, avec des reflets verts. On dirait un vin qui vient d’être mis en bouteille.
Le nez part immédiatement sur les fleurs blanches et l’acacia. Derrière, de la poire, un peu de pêche blanche, et une touche de citron qui réveille l’ensemble. C’est net, précis, jamais lourd. Ce n’est pas un blanc qui parfume toute la pièce, c’est un blanc qui donne envie d’y remettre le nez.
En bouche, l’attaque est vive. L’acidité tient tout le vin debout, mais les lies ont fait leur travail : il y a du volume au milieu, une texture qui enrobe sans peser. Et puis cette finale saline que j’avais déjà remarquée la première fois, et qui est encore plus lisible quand le vin est seul dans le verre. Elle appelle la deuxième gorgée. Puis la troisième.
On est sur un blanc léger, digeste, mais avec une vraie colonne vertébrale. Pas un vin de soif sans mémoire.
À table et en pratique
L’accord de ce soir-là : des rillettes de poisson achetées sur place, sur du pain grillé, avec des amis qui ne connaissaient ni le cépage ni le domaine. Et honnêtement, c’est exactement ce qu’il fallait. Le gras des rillettes contre l’acidité du vin, le sel de la finale qui répond à l’air marin, la poire qui se glisse entre deux tartines. Simple, évident. La bouteille n’a pas fait long feu, et personne n’a demandé autre chose.
Pour la suite, je le vois très bien sur des huîtres, une dorade grillée, ou un chèvre frais. Les volailles en sauce blanche marchent aussi, mais on perd un peu la tension qui fait son charme.
Côté service, autour de 8 à 10 °C, pas plus froid sinon les fleurs disparaissent. Compter entre 10 et 15 euros la bouteille, et le boire dans les deux ans. C’est un vin de fraîcheur, pas un vin à oublier en cave.
Une bouteille qui n’avait pas besoin des autres
La première fois, je l’avais goûté chez moi, entouré de rouges épicés et d’un autre loin de l’œil plus miellé. Il m’avait plu. Cette fois, seul, en Bretagne, avec un apéro sans prétention et des amis qui n’attendaient rien, il m’a convaincu.
C’est le genre de cuvée qu’on achète par curiosité pour le nom, et qu’on rachète pour le vin.
Mine de rien, le cépage le plus rare de Gaillac est peut-être aussi le plus facile à aimer.